J'ai toujours été curieuse. Curieuse et surprise par cette capacité que la nuit a de changer les lieux et les gens. Cette facilité à dissimuler certaines laideurs de la journée jusqu'à les sublimer dans la pénombre. Et la réciproque aussi. Des transformer des lieux fantastiques en les recoins les plus glauques qu'on connaisse. Je suis une créature étrange, de celles qui vivent nuit et jour sans en prendre conscience, toujours entre les deux mondes différents que les heures font se succéder. Mais là, je souhaite parler de la nuit. La vraie. Celle qui m'enchante à chaque fois. Celle qui, les soirs de pluie, rend les trottoirs tellements lisses qu'ils en sont des miroirs qui reflètent la lueur des réverbères en des éclats rouge et orange, presque étourdissants. Celle qui enveloppe et s'insinue, froide et inquiétante, quand elle s'étend paresseusement sur la rive gauche de Rouen, engloutissant les rues sombres et leur étrange faune. Celle qui me voit souvent finir mes journées, tard, en sortant des théâtres et salles de répétitions, et m'accompagne jusqu'à chez moi, alors que je balance mes pas au rythme de mes écouteurs. Celle qui, sur le coup de deux ou trois heures du matin, nous cache, Etienne et moi, aux regards, et nous laisse filer, riant doucement, égayés par quelques verres, gelés jusqu'aux os aux arrêts de bus, à attendre, serrés l'un contre l'autre. Et justement, ce bus... Le bus de nuit, quelle magnifique invention ! Se laisser bercer assis au-dessus du chauffage, sur ce trajet que je prends tous les jours, que je connais par coeur, à n'importe quelle heure de la journée. La tête sur son épaule, je me laisse aller à écouter autour de moi, les étudiants un peu pompet' qui rentrent chez eux à la Pléïade, les femmes à l'air fatigué qui rentrent de leur travail de nuit, les amis qui discutent bruyamment, les gens qui somnolent à moitié sur leur siège. Et la vue. Rouen by night en passant par les quais et la gare. Les rues montantes qui profitent de la nuit pour cacher leurs splendides maisons, dans un des quartiers les plus bourgeois de la ville. Et l'arrivée sur le plateau, quand la ville n'est plus derrière nous qu'un immense tapis de perles orangées qu'une petite fille aurait éparpillées un peu partout. On reconnaît le tracé de certaines rues, parfois l'aiguille illuminée de l'un des fameux cent clochers, et sinon, la nuit, accompagnée du ruban brillant de la Seine au loin derrière nous. Puis... les rues calmes, larges et vides qui ouvrent leurs bras pour deux amoureux épuisés, avec au bout la promesse d'un lit douillet et chaud. Et la nuit qui se referme, au silence brisé uniquement par des bruits de pas...
La nuit. Celle qui veille doucement sur les amoureux. Celle qui, de son oeil de cyclope, regarde la ville dormir et s'éveiller...
Messieurs, dames, il est cinq heures... Paris s'éveille.
Dans un corps vide, entrer mon âme, tout à coup, être une autre femme, et que Juliette Noureddine en l'une ou l'autre s'enracine ! Elire parmi les Eminentes celle qui me ferait frissonnante, parmi toutes celles qui surent s'ébattre, qui surent aimer, qui surent se battre : mes sœurs innées, mes Philippines, mes savantes et mes Bécassines. Julie, Juliette ou bien Justine, toutes mes rimes féminines : Clara Zetkin, Anaïs Nin ou Garbo dans La Reine Christine.
Sur le céleste carrousel, choisir entre ces Demoiselles : Camille Claudel, Mam'zelle Chanel ou l'enragée Louise Michel ! Vivre encore, colombe ou rapace, écrire, chanter ou faire des passes : Margot Duras, Maria Callas ou bien Kiki de Montparnasse. Naître demain, renaître hier, en marche avant, en marche arrière, m'incarner dans ces divergences, ces beautés, ces intelligences, et jouir du bienheureux trépas pour dans leurs pas, mettre mes pas : Musidora, la Pavlova ou mon aïeule, la grande gueule Thérésa !
Que j'en aie l'esprit ou l'aspect, ou bien même les deux, s'il vous plaît ! Juliette Drouet, la Signoret ou la grande Billie Holiday. Tous voiles dehors et en chantant, avec l'une d'elles me révoltant : Flora Tristan, Yvonne Printemps ou la farouche Isadora Duncan ! Pour toute arme ayant leur fierté, et pour amante la Liberté : les soeurs Brontë, Louise Labé ou Lou-Andrea Salomé. Même s'il faut en payer le prix, être la fleur, être le fruit : être Alice Guy, être Arletty, Marie Dubas, Marie Curie.
Mais, s'il vous plaît, point de naissance, de jeunesse, ni d'adolescence ! Epargnez-moi la chambre rose, soyez bonne, ô Métempsychose ! Permettez à votre Juliette de ne point mûrir en minette, mais en Colette, en Mistinguett ou pourquoi pas Madame de Lafayette ? Mettez-moi, je vous le demande instamment, dans la cour des Grandes : Judy Garland, Barbara Streisand ou cette bonne dame de George Sand. Placez-moi du côté du cœur, côté talent, côté bonheur : Loïe Fuller, Dottie Parker ou Sainte Joséphine Baker ! Oui, tout de suite, les feux de la gloire, les feux de la rampe et de l'Histoire : la Yourcenar, Sarah Bernhardt ou la très sage Simone de Beauvoir.
Une voix d'argent au fond d'un port, une plume d'acier ou un cœur d'or : la Solidor, Christiane Rochefort ou Marceline Desbordes-Valmore. Les Belles sans peur et sans marmaille, toutes nues au fort de la mitraille : Sylvia Bataille, Anna d'Noailles, camarade Alexandra Kollontaï. Et les agitatrices de bouges, brandissant l'espoir et la gouge : Olympe de Gouges, Rosa-la-Rouge et la vieille Germaine de Montrouge. La lignée des dominatrices, Ladies, Mesdames, Doñas ou Miss comme Cariathys ou Leda Gys, Angela et Bette Davis.
Le train du Diable et ses Diablesses, les vénéneuses et les tigresses : Lola Montès, Gina Manès et l'empoisonneuse Borgia Lucrèce. Enfin j'ai, pour être sincère, du goût pour les belles harengères : Yvette Guilbert, Claire Bretécher, j'irai même jusqu'à Anne Sinclair !
Mais si tant de souhaits vous chagrinent, s'il est contraire à la doctrine de viser haut dans les karmas, alors faites dans l'anonymat. En attendant que tout bascule, que Satan ne me congratule ou que les Anges me fassent la fête, permettez une ultime requête : faites-la renaître, votre frangine, en n'importe qui, en fille d'usine, en fille de rien ou de cuisine, en Croate ou en Maghrébine, en Éponine, en Clémentine, en Malka, Malika ou Marilyn... Et si votre astrale cuisine par hasard ne le détermine, j'accepterais par discipline de revenir en cabotine, en libertine, en gourgandine...
Aujourd'hui, séance lecture. Extraits de mes deux lectures du moment, et parallèles amusants dans mon cerveau. Nan, cherchez pas, j'vous dirai pas à qui ces textes me font penser...
"La question revenait toujours : pourquoi avait-il téléphoné à Ullman ? Du temps où il buvait, Wendy l'avait accusé une fois de souhaiter sa propre destruction. Mais, disait-elle, comme il n'avait pas assez de caractère pour y aller carrément, il se débrouillait pour que d'autres le fassent mourir, lui et sa famille, à petit feu. Etait-ce possible ? Avait-il peur que l'Overlook ne soit en effet la planche de salut qu'il lui fallait pour terminer sa pièce et pour se reprendre en main ? Est-ce qu'il se mettait lui-même au rencart ? "Oh ! mon Dieu, faites que ce ne soit pas vrai ! Je vous en supplie !" Mais alors pourquoi avait-il téléphoné à Ullman ?"
Shining, l'enfant lumière Stephen King
"Atteindre la perfection est une tâche ardue, exigeant une vigilance de chaque minute, une imagination aussi développée que les muscles d'un coureur de fond. L'emmerdeuse veut toujours conduire le train, quand l'emmerdante est un veau qui le regarde passer, en pleurnichant qu'elle n'est pas dedans. L'emmerdeuse n'a de cesse d'atteindre son idéal, quand l'emmerdante se vautre dans l'insatisfaction, se roule dans les frustrations qu'elle fait partager à ses victimes. L'emmerdeuse est une indécrottable optimiste : elle est ce qu'elle est parce qu'elle pense que tout (genre humain compris) peut toujours s'améliorer, se bonifier à l'égal d'un grand cru. L'autre, l'emmerdante, ne voyant autour d'elle que grisaille et déconvenue, incrimine un goût de bouchon sans changer la bouteille. L'emmerdeuse pratique la critique constructive (n'hésitant pas à se mettre dans le lot). L'emmerdante se cramponne à une vision négative du monde, réduit aux dimensions de son ego contrarié. Où l'emmerdeuse cherche la fabuleuse licorne, l'emmerdante cherche la petite bête. Et si la première aime mettre les pieds dans le plat, la seconde se contente de les casser. Enfin, tandis que l'emmerdante jette le bébé avec l'eau du bain, l'emmerdeuse s'efforce de changer l'eau en permanence, afin que le bébé soit heureux."
Demander la Lune, essai (et résultats) Dominique Muller
"Que peut-il ? Tout. Qu'a-t-il fait ? Rien. Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l'Europe peut-être. Seulement voilà, il a pris la France et n'en sait rien faire. Dieu sait pourtant que le Président se démène : il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c'est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide. L'homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux. Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a pour lui l'argent, l'agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu'il les satisfasse.
Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit, et qu'ensuite on mesure le succès et qu'on le trouve énorme, il est impossible que l'esprit n'éprouve pas quelque surprise. On y ajoutera le cynisme car, la France, il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l'insulte et la bafoue ! Triste spectacle que celui du galop, à travers l'absurde, d'un homme médiocre échappé..."
Allez, avouez-le, à qui donc pensiez-vous lorsque vous en lisant ces lignes ?
Et pourtant, je peux vous assurer que l'on était loin de parler d'un certain N.S. en les écrivant. Elles sont en effet extraites de l'oeuvre de Victor Hugo, Napoléon le Petit(1852).
...............1) LE BONHEUR N'EXISTE PAS. ...............2) L'AMOUR EST IMPOSSIBLE. ...............3) RIEN N'EST GRAVE.
.....Sans rire, cela peut paraître idiot, mais cette recette m'a peut-être sauvé la vie quand je touchais le fond. Essayez-là dès votre prochaine dépression nerveuse. Je vous la recommande. .....Voici également une liste de chansons tristes à écouter pour remonter la pente : April come she will de Simon & Garfunkel (20 fois), Trouble de Cat Stevens (10 fois), Something in the way she moves de James Taylor (10 fois), Et si tu n'existais pas de Joe Dassin (5 fois), Sixty years on suivi de Border Song d'Elton John (40 fois), Everybody hurts de REM (5 fois), Quelques mots d'amour de Michel Berger (40 fois mais ne vous en vantez pas trop), Memory Motel des Rolling Stones (8 fois et demie), Living without youde Randy Newman (100 fois),Caroline No des Beach Boys (600 fois), la Sonate à Kreutzer de Ludwig van Beethoven (6 000 fois). Bon concept de compil, ça : j'ai déjà le slogan. ....."La Compil Cafard, .....la Compil qui broie du noir."